dimanche 21 octobre 2018

In Le point :
Quand le pouvoir manipule la langue, c'est qu'il veut changer la manière de penser de ses concitoyens. Une tentation totalitaire bien décodée par Orwell.
Par Sébastien Le Fol
Cette vilaine manie de l'État et des politiques de réécrire la langue française. Dans sa satire 1984, George Orwell a bien montré où cette manipulation pouvait mener avec sa géniale invention : la novlangue. La perversion de la langue engendre une métamorphose de la pensée. L'État totalitaire détruit des pans entiers du vocabulaire. Ainsi, le crime intellectuel devient impossible, car il n'existe plus de mots pour le commettre.
Parallèlement à son œuvre phare, Orwell a rédigé en 1946 un petit texte prophétique, « La politique et la langue anglaise »*. Nous serions bien inspirés de le relire à l'heure de la polémique sur l'écriture inclusive. Et, pour nous protéger de l'inflation de jargons produits par la technocratie, les pédagogistes de tout poil et les professeurs Tournesol des théories managériales.
« Prothèses verbales »
Orwell fustige la « décadence » de la langue anglaise. Non pas la langue dans son « usage littéraire », mais « en tant qu'instrument permettant d'exprimer la pensée ». Que constate l'essayiste ? « Le style moderne, estime-t-il, ne consiste pas à choisir des mots en fonction de leur sens ni à inventer des images pour rendre plus clair ce que l'on veut dire. Il consiste à agglutiner des paquets de mots prêts à l'emploi et à rendre le résultat présentable par de simples astuces de charlatans. »
Il égratigne le langage politique, « sans vie et imitatif », qui consiste en « euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses ». Son « catalogue d'escroqueries et de perversions du sens des mots » paraît avoir été écrit en 2017 ! On y trouve ce qu'il appelle des « prothèses verbales », comme « militer contre » ou « donner lieu à », dont l'objectif est l'élimination des verbes simples. Mais aussi le style prétentieux : on utilise des termes tels que « phénomène », « catégorique » ou « promouvoir » pour « déguiser des réflexions banales et donner un air d'impartialité scientifique à des jugements partisans ». Sans oublier les « métaphores éculées, qui ont perdu tout pouvoir évocateur et qui sont utilisées pour la seule raison qu'elles évitent aux gens la peine d'inventer eux-mêmes des phrases » : chanter sur tous les tons, prendre fait et cause pour, être au coude à coude avec…
Aujourd'hui encore, la régénération de la politique passe par une simplification du langage. « Ce qui importe avant tout, disait Orwell, c'est que le sens gouverne le choix des mots, et non l'inverse. » C'est le principe de la ligne claire contre l'obscurantisme totalitaire.

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